Disclaimer : je ne vise/n’accuse aucun éditeur/auteur dans cet article. Je sais qu’il y a des gens biens et honnêtes dans le milieu, heureusement, mais mon article dénonce une réalité trop souvent généralisée.

Est-ce qu’on pourrait, une seconde, s’arrêter sur le concept de cette histoire d’honneur mal placé ? Oui, nous allons nous y arrêter, parce que personne ne peut m’empêcher de dire ce que je veux sur mon site. Vu que j’y suis l’impératrice.

Je ne vais pas tourner autour du pot, la subtilité n’étant pas mon fort comme tu as pu le constater si ce n’est pas la première fois que tu me lis (sinon, ça te met direct dans le bain) : nous allons parler de la relation déséquilibrée éditeur-auteur.

Combien de fois, depuis que je suis publiée, j’ai entendu des auteurs dire « J’ai tellement de chance que JurrasicPornPublishing publie mon roman ! »* ou encore « Je me sens tellement honoré-e que JPP édite mon texte ! »

Systématiquement, je lève tellement les yeux au ciel que je peux faire un clin d’œil au lobe frontal droit de mon cerveau.

Je vais t’expliquer une notion très simple et tu vas voir, avec ce postulat en mémoire, le reste coulera de source.

L'éditeur ne fait pas un honneur à l'auteur en le publiant. L'auteur non plus, d'ailleurs. Click to Tweet

L’éditeur, en publiant des auteurs, fait son job. L’auteur, en proposant son manuscrit à un éditeur, fait son job. La relation devrait être horizontale et en aucun cas pyramidale. Tu as bien noté le « devrait ». Car dans les faits, les auteurs en sont les premiers coupables : l’éditeur a l’ascendant.

Tout est une question de logique. Si Kelly se présente à JPP en lui donnant l’impression qu’elle est désespérée et si elle le remercie à chaudes larmes de gratitude de daigner ouvrir son manuscrit ou de le faire passer en comité, et si elle lui sacrifie son premier né avec le sang duquel elle signe au bas du contrat, forcément, JPP se sent en position de force.

Mais si Kelly arrive en ayant confiance en elle, en se disant que son travail vaut aussi bien que celui d’un autre, si Kelly se rappelle que sans auteurs, il n’y a pas d’éditeurs (mais que sans éditeurs il y a des auteurs… intéressant comme constat, non ?) alors elle ne participera pas à l’idée inscrite dans l’inconscient collectif qu’un éditeur rend service à un auteur en acceptant son texte.

Car lorsqu’un éditeur décide d’intégrer un manuscrit à son catalogue, ce sont pour des raisons pratiques, pragmatiques, même. L’éditeur est un professionnel, un businessman, il peut aussi être passionné bien sûr, mais s’il ne fait pas rentrer l’argent dans les caisses de la boîte, il est dans la merde. Donc il ne fait rien par hasard, et encore moins par compassion ou pitié. Il stratégise (et c’est pas la peine de me souligner ce mot en rouge, correcteur, je le laisse) (rapport au fait que je suis l’impératrice, tout ça). Quand il choisit le texte de Kelly, le PDG de JPP envoie ce message : je veux risquer un investissement sur ce dino porn parce que je veux un retour sur cet investissement et que je pense pouvoir en avoir un avec ce titre.

À partir de là, c’est très basique : l’éditeur et l’auteur devraient travailler main dans la main, face à face, en réalisant qu’ils ont autant besoin l’un de l’autre et qu’ils ont un objectif commun : le succès du roman. Alors quand Kelly se répète qu’elle se sent tellement, mais tellement honorée d’être l’élue, elle entérine une inégalité déjà bien installée dans le milieu et qu’il est difficile de modifier.

Je te vois venir, tu trouves que je râle encore, c’est ça ? Oui, tu as raison, râler est pour moi aussi vital que la subtilité. Mais je râle en argumentant et je suis convaincue que si les auteurs commençaient eux-mêmes par cesser de se dévaloriser, des mouvements comme #PayeTonAuteur n’auraient plus lieu d’exister car l’éditeur ne fonctionnerait plus aussi souvent selon la philosophie Jean-Claude Duss « sur un malentendu… » en se disant que l’auteur va accepter des conditions de contrat irrespectueuses voire insultantes sous prétexte qu’il se sent privilégié. Avec un peu de bol, il va être si flatté qu’il va fermer les yeux sur les misérables « à valoir » (appelés aussi « avance sur droits d’auteur ») (quand il y en a) et les 18 clauses abusives imposées par défaut.

Je suis pour le communisme éditorial (je suis idéaliste et naïve comme ça). Si on arrêtait de rémunérer de façon scandaleuse une poignée d’auteurs au détriment de ceux qui, finalement, ne représentent que la plèbe des écrivains, les billes seraient harmonieusement réparties et chaque auteur partirait avec les mêmes chances de réussir que n’importe quel autre de ses collègues. Ensuite, les ventes détermineraient les différences financières et non plus l’éditeur : le pouvoir serait au lectorat (et la qualité du texte primerait sur le budget comm). L’auteur, même Kelly avec son dino porn de série B, serait assuré d’avoir récolté un minimum de fruits pour son travail.

Mais ça, ce serait dans un monde où on arrêterait de penser que l'auteur peut vivre d'amour et d'eau fraîche.Click to Tweet

Parce que c’est un artiste et qu’on sait que les artistes se contentent de quelques miettes que la société veut bien laisser sur le trottoir pour eux. Puis on ne va pas se plaindre, avec un peu de bol, on aura du succès à titre posthume, c’est déjà pas mal, hein. Non parce que tout le monde trouve ça normal que tous, absolument tous les acteurs de la chaîne éditoriale touchent un revenu fixe (ou à la commission mais bonjour les % par rapport à ceux de l’auteur) (oui, la taille ça compte), sauf l’auteur, bien sûr. Après tout, son rôle se résume à écrire le produit qui va être commercialisé. Une broutille, en somme.

Je n’ai jamais trop eu à me plaindre à ce niveau, mais comme j’aime les causes perdues et que je suis de nature militante, aujourd’hui je fais de ce combat le mien, que je sois directement concernée ou non, parce que les systèmes pyramidaux m’ont toujours agacée (sauf si je suis en haut de la pyramide, bien sûr) (je déconne) (enfin faut que j’y réfléchisse). Et comme je te le disais dans l’article sur la dissonance cognitive, ça ne plaît pas à tout le monde que je m’exprime. Mais ça tombe bien, ce que les autres peuvent penser de moi m’est égal et glisse sur moi comme l’ère glaciaire sur la peau d’un T-Rex (mauvais exemple, je sais, mais on se comprend) (c’était pour rester dans ma métaphore filée du dino porn) (je te le précise vu que j’ai encore été subtile, sorry).

Qui ne dit mot consent. Parfois, les clichés et les expressions usées le sont pour une bonne raison. Les traditions éditoriales sclérosées du système français mériteraient un bon coup de pied histoire de faire voler en éclat le plafond de verre sous lequel les auteurs sont parqués. Mais je reconnais que mettre un coup de pied au plafond demande une souplesse particulière et on ne devient pas Van Damme en un jour. (oui, j’ai osé la référence à Van Damme) (je ne recule devant rien.)

*Pour conserver l’anonymat des auteurs et des éditeurs, les noms ont été subtilement modifiés. Peut-être devrais-je songer à déposer le nom de JPP, d’ailleurs.

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