Informations

  • Roman Fantastique (Steampunk)
  • One-shot (tome unique) – Réédition de ROSE
  • 1° édition 2015
  • Disponible en grand format papier et numérique

Présentation

Une nouvelle danseuse du Moulin Rouge retrouvée vidée de ses organes et son sang !

Lord Spencer Fitzwilliam est dépêché sur place par l’agence britannique ROSE afin de résoudre cette sordide histoire de meurtres qui fait la une de toutes les gazettes.

Déterminé à expédier cette enquête en un temps record, il se heurte à Rosaline Leprince et son engin de malheur : sa bicyclette. La jeune journaliste au caractère bien trempé est elle aussi lancée sur les traces de celui que la capitale surnomme déjà l’Embaumeur de Montmartre.

Formant un duo improbable, ils devront mettre leurs ressentiments de côté pour débusquer l’assassin avant que celui-ci ne frappe à nouveau…

Entre Penny Dreadful et Jack l’Éventreur, L’embaumeur de Montmartre vous plonge au cœur du Paris de 1890, ses cabarets, et un mystère digne de Sherlock Holmes.

Réédition augmentée du titre ROSE, L’embaumeur de Montmartre. One Shot.


Tu l’as lu ?

N’hésite pas à laisser ton avis sur Amazon (et/ou les autres plateformes de lecture), car il peut aider d’autres lectrices et lecteurs à lui donner sa chance ! Merci à toi ^^


Mot de l’autrice

J’ai adoré plonger dans le Paris de la fin du XIX° siècle pour élaborer cette histoire qui ne ressemble à aucune autre de celles que j’ai écrites jusque-là !

Je sais que beaucoup m’ont demandé une suite, mais le temps que demandent les recherches pour ce type d’intrigue ne m’est pas encore donné, et je préfère partir du principe que cette histoire est un tome unique.

Après, il ne faut jamais dire jamais…


Vos avis

Je connaissais déjà l’écriture de Fleur Hana mais je ne connaissais pas ce genre et je ne savais pas du tout à quoi m’attendre. Dès le premier chapitre je suis entrée dans l’univers et j’ai tout de suite noté combien le style était maîtrisé. Plus encore, j’ai immédiatement sombré dans les rues de Montmartre, entraînée dans cette histoire à la fois originale et addictive. J’ai adoré le personnage de Rose, si bien que j’aurais pu lire d’autres tomes sur elle avec grand plaisir. Spencer est un héros qui ne laisse pas indifférent et j’étais triste de finir ce livre. En bref, je recommande cette histoire à tous parce qu’elle offre une multitude d’émotions et de chemins. A lire sans hésiter +++

CS Quill

J’ai adoré cette histoire qui change vraiment !

Au début je me suis dit mince je me suis trompée de genre, et en fait on comprend rapidement qu’on a à faire à de la Fantaisy.

Le personnage de Rosaline est juste superbe, haut en couleur et tellement drôle

Spencer aussi est drôle dans sa retenue et sa pudeur. On peut vraiment dire qu’il est prude et cette inversion des rôles est vraiment drôle !

Il y a du sarcasme et de la taquinerie tout le long du livre et c’est rafraîchissant.

Le père de Rosaline est trop cool aussi ! Avec ses inventions !!!!

Le méchant est original aussi. On en croise peu/pas, du coup on apprend des choses aussi dans ce livre : bon point !

Tout s’enchaîne bien, ce qui donne un bon rythme.

Justine Perrot

j’ai passé un super moment de lecture avec ce roman car Fleur Hana nous plonge par le biais de ses descriptions très visuelles dans le Paris des années 1890 et nous sommes ainsi happés dans cette ambiance si particulière et délicieuse. Notre curiosité saura être aiguisée jusqu’à la fin de ce roman et de cette enquête que j’ai trouvé palpitante.

The Lovely Teacher Addictions

Premier chapitre offert

Prologue

Paris, septembre 1890

La Belle Agathe adressa un signe de la main à La Goulue et s’en alla par l’entrée des artistes afin de se rendre à son domicile, situé à quelques rues de là. La nuit était douce, la chaleur étouffante de l’été passé ayant laissé son empreinte dans le quartier de Montmartre. La danseuse rousse à la taille fine et au port de tête altier avançait d’un pas léger, faisant tanguer sa bourse tout en chantonnant. Depuis des mois, sa vie n’était que musique et fête. Elle sourit en repensant au chemin parcouru après avoir quitté sa Provence natale. Bien sûr, travailler dans un cabaret, même le plus réputé de la capitale, n’ouvrait pas toutes les portes. Pourtant, son rêve était devenu réalité et chaque jour apportait son lot de joie qui lui donnait enfin la sensation d’être en vie. Elle se produisait le soir aux côtés de vedettes du french cancan, et Zidler traitait bien ses danseuses. Elle s’était bien intégrée à la troupe venue tout droit de Londres et était persuadée que d’ici deux ans tout au plus, elle ferait l’affiche, elle aussi. Qu’aurait-elle pu souhaiter de plus ? Oui, l’amour, sûrement… À 23 ans, elle avait encore le temps de voir venir… Pourtant, les femmes de son entourage étaient déjà toutes mariées et avaient donné au moins un enfant à leur époux.

Prise d’un frisson agréable, elle resserra les pans de son manteau sur sa poitrine corsetée et s’engagea dans la dernière ruelle qui la séparait du petit édifice où elle louait une chambre meublée. Malgré le fait que sa logeuse n’était pas des plus aimables, au moins était-elle libre de vivre sa vie comme elle l’entendait, et ses retours nocturnes ne posaient aucun problème à son voisinage. Ils étaient loin, les préjugés de son village natal. Bien qu’elle sente quelques regards désapprobateurs glisser régulièrement sur elle, ils n’étaient pas aussi oppressants que dans le Sud. Paris était cosmopolite, en particulier le quartier où elle exerçait. Elle y avait embrassé la carrière de danseuse qu’elle avait toujours souhaité suivre et ici, elle pouvait en être fière.

Elle entendit des pas derrière elle qui la sortirent de ses pensées, et se pressa. Elle savait se défendre si cela s’avérait nécessaire, mais il ne faisait pas bon se promener seule à une heure aussi tardive dans les rues, de Montmartre ou d’ailleurs. Les voyous sévissaient partout. On ne savait jamais si on allait tomber sur un poète bohème qui se contenterait de vous déclamer quelques vers, sous l’emprise de la fée verte, ou si on se retrouverait face à un coquin des bas quartiers prêt à vous ôter la vie pour trois sous. L’étroite rue dallée lui était familière, pourtant ce soir l’éclairage au gaz blafard conférait une étrange atmosphère aux lieux. La lune n’était pas assez vive pour la rassurer…

Sentant l’intrus s’approcher, elle fit volte-face, décidée à ne pas se laisser attaquer.

— Ah, c’est toi ! s’exclama-t-elle, soulagée. Tu m’as fait une de ces peurs !

Une lumière aveugla Agathe et le soulagement céda vite la place à la peur face au spectacle qui se déroulait sous ses yeux, qu’elle ne parvenait pas à fermer. Elle recula jusqu’à sentir les pierres humides de la façade d’un immeuble contre son dos. L’ombre grandissait et plus elle s’étendait plus le cœur de la danseuse s’emballait. Terrorisée, consciente que sa vie était menacée, elle voulut crier, appeler à l’aide et alerter le voisinage… Aucun son ne se produisit. Dans un geste désespéré, elle tenta de protéger son visage de son bras où elle sentit aussitôt une intense douleur. La morsure entama les chairs, traversant le velours du manteau comme s’il s’était agi d’un simple bout de papier.

Si un passant s’était égaré par la rue Norvins quelques instants plus tard, il aurait aperçu une silhouette penchée sur le corps inerte, s’abreuvant de la vie de celle qui aurait pu, un jour, devenir meneuse de revue au célèbre cabaret du Moulin Rouge.

Chapitre 1

— Demandez La Petite Gazette ! Un sou seulement ! Demandez La Petite Gazette ! Une deuxième danseuse de cabaret retrouvée morte à Montmartre ! Demandez la une !

Lord Spencer Fitzwilliam fit passer sa canne de sa main droite à la gauche pour chercher une pièce dans la poche de son veston. Il la déposa dans les doigts crasseux du jeune garçon en prenant garde de ne pas entrer en contact avec lui. Il récupéra l’exemplaire du journal du matin que l’enfant lui tendit. Tout en fronçant les sourcils, il accéléra le pas pour se rendre rue Norvins où il devait démarrer son enquête. Il avait été décidé que, durant son séjour en France, il logerait rue Berthe à quelques pâtés de maisons de là. Il pouvait donc se déplacer à pied. Ses moyens auraient pu lui permettre de préférer le Grand Hôtel, place de l’Opéra, comme cela avait été son premier choix, mais on lui avait demandé de se fondre dans la masse.

Passer incognito serait pourtant malaisé pour ce lord anglais fraîchement arrivé à Paris. Bien que la redingote ne fût plus tellement à la mode lorsqu’elle était portée en journée, Spencer mettait un point d’honneur à en être toujours vêtu. Elle était noire, bien entendu, tout comme son gilet, le lord ne s’autorisant aucune excentricité. Elle lui donnait une allure supérieure, digne de son rang et du gentleman qu’il était. Ses cheveux roux foncé, dont la couleur cuivrée se reflétait dans ses favoris nets et tout à fait symétriques, ne laissaient planer aucun doute sur ses origines d’Outre-Manche. Son air hautain y était pour quelque chose, si on écoutait les vulgaires bavardages de ces sauvages de Français. Ce qu’il ne s’abaissait pas à faire, loin s’en fallait. Quoi qu’il en soit, plus d’une dame laissait ses yeux s’égarer sur le physique avantageux de Spencer. Pour sa part, il restait focalisé sur le gros titre du jour qui annonçait l’assassinat d’une des danseuses de ce cabaret parisien à la mode et n’accordait aucun intérêt à ce qui ne concernait pas la raison de sa présence ici. Il évita de justesse une voiture dont le souffle de l’un des chevaux lui chatouilla le cou. Il ne sursauta pas, ce n’était pas son genre. Il se contenta de hâter le pas.

Il aurait aimé pouvoir dire que Paris était une ville sale et détestable. Elle ne l’était pourtant pas plus que Londres et il devait concéder à la capitale française un certain charme. Il ne l’aurait jamais avoué à haute voix, sa fierté chauvine l’en empêchait. Néanmoins, il appréciait son séjour autant que faire se pouvait. Sur sa liste des obligations désagréables, cette mission se situait juste en dessous d’une visite chez le dentiste. Ou pire : une promenade dans le parc avec l’une des célibataires que sa mère tentait de le contraindre à épouser. Oui, à bien y réfléchir, sa venue à Paris n’était pas aussi difficile à supporter qu’il l’aurait cru. Elle lui permettrait, durant le temps de son séjour, d’échapper aux intrigantes qui cherchaient à mettre la main à la fois sur son titre, sa fortune, et l’influence de sa mère.

Lorsqu’il arriva à l’entrée de la rue Norvins, des agents de la Sûreté formaient un périmètre de sécurité autour de ce qui devait être le lieu du crime. Mêlé aux badauds, Spencer tenta d’apercevoir ce qu’il restait des événements de la nuit passée. Il était évident qu’il ne subsistait du meurtre qu’une tache d’hémoglobine sur les pavés, tirant sur le marron après avoir subi l’oxydation durant plusieurs heures. Rien qui ne ferait avancer son rapport, en somme. Cependant, l’Anglais préférait ne rien laisser au hasard et, s’il était arrivé trop tard sur place, il n’en demeurait pas moins minutieux dans sa démarche. Quand la ville entama à grandes eaux le nettoyage de la chaussée, il s’écarta pour que ses chaussures ne subissent pas la souillure des coulées brunâtres qui ruisselaient entre les pierres.

– C’est bien dommage, une si jolie fille… soupira une dame d’un certain âge à côté de lui.

Il s’inclina vers elle, ce qui était déjà un honneur en soi, et ne put s’empêcher de répliquer.

– Si elle avait été laide, la perte aurait donc été moindre ?

Un petit cri de surprise échappa à son interlocutrice. Il était pourtant convenu qu’il devait avoir une conduite exemplaire, quelle que soit la situation. C’était ainsi qu’il avait été éduqué et les valeurs chéries par les Fitzwilliam étaient on ne peut plus claires. Il se reprit et salua la femme en guise d’excuses. Elle leva le menton, vexée, et lui tourna le dos. Le lord soupira. Si sa mère avait été présente, peu importe qu’il eût été adulte et responsable, elle l’aurait tancé en lui rappelant qu’il était de son devoir de paraître irréprochable. Surtout envers la gent féminine. Mais justement, Lady Fitzwilliam n’était pas présente avec lui à Paris et il s’agissait de son enquête.

Rien ne pouvait étayer la théorie qu’il avait commencée à mettre sur pied à Londres. Sans cadavre, il lui était impossible de confirmer ses doutes. Toutefois, il avait bien l’intention d’interroger le voisinage afin de s’assurer que personne n’avait rien vu. En général, personne ne voyait jamais rien. Les potentiels témoins se manifestaient spontanément ou se taisaient à jamais. Les raisons d’un silence étaient nombreuses, la principale toujours la même : si quelqu’un avait vu l’assassin, cela pouvait signifier que l’assassin l’avait également aperçu. Prudence étant mère de sûreté, les langues se liaient et les regards fuyaient. Il lui appartenait donc de décoder l’attitude des riverains, une discipline dans laquelle il excellait. Non pas qu’il existât un domaine où il n’était pas performant. Mais l’observation et l’analyse des données ainsi récoltées et triées par son esprit acéré faisaient partie de ses spécialités.

Il se posta à l’angle de la rue avec son journal, faisant mine de s’intéresser aux articles de la feuille de chou qui aurait pu laisser de vilaines traces d’encre sur ses doigts s’ils n’avaient pas été protégés par ses gants. Spencer pratiquait couramment le français. Non par plaisir, cela allait sans dire. C’était uniquement par nécessité et aussi parce qu’un lord de son rang se devait de maîtriser les langues les plus usitées dans le monde. Il préférait toutefois le latin et le grec, bien qu’il fût compliqué de parler des langues mortes au quotidien. Pour l’heure, il repéra des fautes de syntaxe qui auraient fait rougir n’importe quel linguiste et détourna son attention du papier pour observer un jeune homme qui s’engageait sur le pavé. Il venait de sortir de l’immeuble devant lequel le corps de la victime avait dû se trouver. Le reste de la matinée se déroula sur le même schéma : des allées et venues anodines sans aucun intérêt. Juste avant l’heure du déjeuner, estimant qu’il n’obtiendrait rien de probant, Spencer abandonna la gazette insipide sur une table de bistrot devant lequel il passait pour rejoindre son logement provisoire. Son repas attendrait qu’il ait effectué la corvée qu’il aurait préféré éviter mais à laquelle il ne pouvait pas se soustraire.

***

Spencer s’engagea sur le quai de l’Archevêché où la morgue publique avait pris ses quartiers. S’il avait été à Londres, il aurait été certain que le corps de la danseuse connue uniquement sous le prénom d’Agathe n’aurait pas été entreposé dans un lieu où aucune hygiène ni sécurité n’étaient appliquées. Malgré l’aspect antique de la bâtisse abritant la salle d’exposition, la mort n’en était pas moins omniprésente. Ce dont les visiteurs obscènes se repaissaient avec avidité, la glacière étant l’une des promenades parisiennes les plus à la mode. Le lord anglais avait beaucoup de mal à comprendre l’attrait de la populace pour des cadavres. Il se posta devant la vitre le séparant de la pièce où étaient installées une douzaine de grandes tables noires sur lesquelles les corps reposaient, légèrement surélevés afin d’exposer leurs visages aux visiteurs. De l’eau coulait sur le marbre sombre pour ralentir la décomposition des chairs, mais rien n’atténuait la puanteur ambiante qui agressait les sens de Fitzwilliam.

Satisfait, il constata que la nouvelle victime sur laquelle il enquêtait n’était plus à la morgue, ses ordres ayant été exécutés en toute discrétion, il l’espérait. Non, il n’était pas ici pour la danseuse de cabaret qui avait déjà été identifiée. S’il se présentait sur ce quai malgré son aversion pour les assemblées populaires, c’était pour s’assurer qu’aucun autre meurtre n’avait été commis. Il savait ce qu’il cherchait alors que ces imbéciles de la Sûreté passeraient à côté d’un nouveau cas à ajouter à sa liste déjà trop longue à son goût. Ce qu’il avait sous les yeux n’était pas lié à son affaire : des noyés repêchés dans la Seine au petit matin, des mendiants décédés durant la nuit et ramassés dans la rue, et tous ces anonymes que personne ne viendrait réclamer.

Spencer n’avait aucune envie de se rendre à la faculté de médecine où l’autopsie serait pratiquée par le docteur Bouchard, le meilleur de la capitale. Il n’affectionnait déjà que peu l’être humain lorsqu’il était en vie, il se passait volontiers de sa version béante et inerte. Raymond Bouchard n’en était pas à sa première collaboration avec eux et Fitzwilliam se contenterait du rapport que le spécialiste lui ferait parvenir. Il parcourut le chemin le menant à son logement, l’esprit préoccupé par cette enquête qui lui demandait trop de temps et l’éloignait de ses activités habituelles.

***

Spencer posa son haut-de-forme noir sur le guéridon bancal jouxtant l’entrée de sa petite chambre et se dirigea vers le lit. Faisant abstraction de la vétusté des meubles autant qu’il en était capable, il s’attela à sa mission. Il s’agenouilla et récupéra sous le sommier une valise marron de taille moyenne dont le cuir usé témoignait de voyages trop nombreux. Elle semblait avoir vécu une douzaine de vies à elle seule, ce qui n’était pas très loin de la vérité. Il la posa sur le matelas et l’ouvrit comme si elle contenait une relique sacrée. C’était le cas, bien sûr.

Sous ses yeux se mêlaient nombre de rouages, engrenages et autres éléments mécaniques que lui seul et une poignée d’initiés étaient à même de comprendre. Lorsqu’il analysait ce type d’assemblages, il avait la sensation que tout devenait enfin limpide. S’il n’était pas le plus à l’aise dans la société, il suffisait de le laisser seul dans un atelier avec des machines à démonter et examiner, et il était comblé. Hélas ce n’était pas le moment de s’adonner à son activité favorite et il se contenta de mettre l’appareil en route. Il tourna une petite manivelle en cuivre et un grésillement résonna alors à travers une grille métallique fixée à l’intérieur du rabat de la valise.

— Spencer ! Du nouveau ? vibra une voix féminine dont la machine rendait le timbre désincarné.

— Mère, comme je le craignais, tout porte à croire que nous avons affaire au même assassin.

— Avez-vous une piste ?

— Pas encore, cependant je vais me rendre dans quelques instants au Moulin Rouge où travaillait la dernière victime.

— Notre tueur s’en prend donc à nouveau à une danseuse de cabaret ?

— Oui, Mère.

— Allez-y et faites-moi votre rapport ce soir.

— Bien, Mère.

Spencer tourna la manivelle dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, referma cérémonieusement le couvercle et replaça son précieux moyen de communication à l’abri des regards indiscrets. Il ne craignait pas que quelqu’un le trouvât car personne n’en aurait compris l’usage. Il était en effet en partie constitué d’éléments auxquels le commun des mortels n’entendait rien. Au sein même de l’agence, tout le monde n’était pas en mesure de percer les mystères d’un tel artefact. Lui l’était, cela allait de soi. C’était d’ailleurs ce qui le passionnait, bien plus que toute cette mascarade qui l’avait conduit ici même, à Paris. Toutefois, malgré ces certitudes, il ne souhaitait pas voir son œuvre endommagée. Qu’un profane y pose ne serait-ce que les yeux reviendrait à souiller le résultat d’années de labeur. Il sourit en se disant qu’il lui faudrait tout de même donner un nom à cet outil dont plus personne ne pouvait se passer à l’agence. Il n’était pas doué pour cette partie-là du travail. Spencer était doté d’un sens pratique inégalable. Le paradoxe qui résidait en lui l’empêchait de laisser son imagination vagabonder au point de donner naissance à un nom original pour une invention qui ne l’était pas moins. Alors qu’il était pourtant assez ingénieux pour transformer un banal objet du quotidien en instrument efficace et indispensable. On ne pouvait pas venir au monde avec toutes les qualités, c’était bien pour cela qu’il laissait le soin à des agents plus à même de le faire de baptiser ses créations. Son cousin, lui, bien entendu, s’enthousiasmait quoi qu’il fasse. Jusqu’à quel point Spencer ne donnait-il pas le meilleur de lui-même dans son travail juste pour prouver à sa famille que lui aussi était émérite dans sa spécialité ! Inventer, créer, adapter… tout cela pouvait le maintenir éveillé des heures durant, enfermé dans son laboratoire à expérimenter jusqu’à trouver la perfection tant recherchée.

Il se releva en soupirant. Lord Spencer Fitzwilliam n’était pas un homme de terrain, c’était un fait établi. Pourtant, sa mère tenait à ce qu’il pratiquât cet aspect de son travail. Et personne ne refusait un ordre de la directrice de ROSE. Elle avait peur qu’il finisse comme son père, obsédé par ses inventions, impossible à satisfaire et malheureux. Lord Fitzwilliam père avait en effet consacré toute sa vie à ses créations, négligeant de ce fait la direction de l’agence qui lui était pourtant revenue de droit. Fort heureusement pour tout le monde, lady Fitzwilliam était de ces femmes qui ne craignaient pas de commander à plusieurs hommes. Alors, résigné, il vérifia dans le miroir ovale et moucheté accroché près de la porte que sa cravate de soie pourpre était toujours bien droite, maintenue en place par l’épingle rouge à tête en forme de rose qui ne le quittait jamais. Il tenta d’aplatir sa chevelure rebelle. C’était bien le seul élément de son apparence qui lui échappait et sur lequel il n’avait aucune emprise, ou si peu. Agacé, il remit son chapeau et sortit en redressant les épaules. Il avança de quelques pas dans le sordide couloir qui menait au rez-de-chaussée puis, il fit soudain demi-tour, pénétra à nouveau dans sa chambre, déplaça le guéridon sur le sol inégal afin de le stabiliser et examina le résultat de cette rectification. Il pouvait à présent sortir.


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