Follow Me – Tome 1/3

  • Romance Contemporaine (New Romance)
  • Série de tomes compagnons (peuvent être lus séparément) : Follow Me – Tome 1
  • 1° édition 2016
  • Disponible en grand format papier et numérique

Présentation

Lise et Ange. Ils étaient amoureux, avec la douceur et l’émerveillement qu’un premier amour peut apporter. 17 ans, il savait déjà.

18 ans, elle est partie. Il ne s’en est jamais vraiment remis. Elle ne l’a jamais vraiment oublié.

Et puis elle est revenue. Pas pour lui. Mais maintenant qu’elle est là, elle le veut, lui. Il essaie vraiment, mais il a tellement souffert qu’il ne sait plus lui faire confiance… L’histoire de Lise et Ange est une histoire de la deuxième chance. Celle qu’elle lui demande et qu’il n’est pas sûr d’être en mesure de lui offrir.


Playlist sur Deezer


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Mot de l’autrice

Il y a beaucoup de mon histoire personnelle dans cette série, et en particulier dans ce premier tome.

J’ai décidé d’écrire sur les infirmiers libéraux après avoir bénéficié de leur aide presque quotidienne durant des mois. J’ai découvert leur rythme dingue, leur humanité et j’ai eu envie, à ma façon et avec les outils à ma disposition, de leur rendre hommage.

Peut-être également que le héros de ce premier tome, Ange, est inspiré d’un infirmier en particulier que ma fille, à l’époque âgée de 6 ans, a qualifié de sexy. Je me demande où elle avait bien pu entendre ce mot… 😉


Vos avis

C’est écrit dans une parfaite harmonie entre fluidité et intensité, entre sensualité et sensibilité, entre hardiesse et volupté. C’est une romance contemporaine tendre et déchirante mais aussi pimentée de scènes sexy torrides, écrite avec beaucoup d’humour et de coeur.

Oui c’est ça, le mot juste pour définir à la perfection cette merveilleuse romance est « coeur ». Cette romance est le reflet du coeur. C’est un très beau message d’amour, écrit avec le coeur et qui est, pour moi, un immense et indéniable coup de coeur. Et qui se lit avec le coeur et même se vit avec le coeur battant à tout rompre.

Merci Fleur pour cette lecture qui m’a profondément et admirablement touchée.

Audrey, Lire ses rêves

énorme coup de coeur pour ce roman tendre, émouvant, sexy … plein de fraicheur, d’humour…. un véritable concentré d’émotions, un cocktail de vitamines D…

Valérie Labaume

En bref, une plume addictive qui nous propulse à la rencontre d’un groupe d’amis uni où chacun se révèle intrigant. Le charme a continué d’opérer lorsque nos héros vont se laisser aller, je ne pense pas avoir été la seule à attendre ce moment où la romance allait enfin être plus forte que tout. C’est avec plaisir que j’ai découvert cette histoire, de nombreuses fois le sourire aux lèvres et bien évidemment le cœur en ébullition. J’ai été attendrie, touché, envieuse, heureuse et le temps d’une lecture amoureuse.

The Soul of Luxnbooks

Premier chapitre offert

Avant

Ange

Elle a encore mis le live d’Alice in Chains. J’aime quand elle l’écoute.

Je l’observe écouter.

Je pourrais la regarder pendant des heures. Juste elle, moi et la musique.

Elle sourit, les yeux fermés. Ses cils trop maquillés reposent sur ses joues. Deux éventails miniatures. Elle tient ma main. Elle en caresse distraitement le dos avec son pouce. Doucement. Au rythme de la chanson. Les paroles de Nutshell démarrent et elle pose la tête sur mon épaule. Je voudrais capturer cet instant, le conserver en moi. Tout me paraît tellement parfait qu’il me semble que cette perfection pourrait facilement me glisser entre les doigts. Si ça devait arriver, je prélèverais ce moment, pour le conserver, en moi. Je l’userais à trop l’aimer.

Pourrais-je l’user, elle, à trop l’aimer ?

Chacune de ses respirations se calque sur un battement de mon cœur. Ou bien est-ce mon cœur qui se laisse hypnotiser par son souffle ? Par ses lèvres entrouvertes et ce léger sourire qui les quitte rarement ? Lorsque je l’ai vue, ce jour-là, j’ai immédiatement su.

Elle m’attire à elle et nous nous allongeons. Le rituel que nous partageons depuis des mois me sort de mes pensées. Sa main glisse le long de ma jambe, elle effleure l’intérieur de ma cuisse. Je l’embrasse tout en la faisant basculer. Ma langue s’immisce délicatement dans son sourire et caresse la sienne au rythme de la musique. La sensualité de nos baisers provoque un frisson le long de ma colonne. Comme chaque fois, plus que chaque fois. Avec cette sensation que ça y est, je suis le plus heureux. Et pourtant, elle me prouve sans aucun effort, sans même s’en rendre compte, qu’elle peut toujours me rendre plus amoureux. Je suis placé au-dessus d’elle, en appui sur les avant-bras, les mains posées sur ses joues. Un écrin pour la garder près de moi. Je laisse mon corps entrer en contact avec le sien, il n’est pas une parcelle de mon être qui ne soit en communion avec elle. Elle commence à onduler le bassin sous moi. Je plonge les doigts dans ses cheveux étalés sur mon oreiller avant de prendre un peu de recul. J’ai besoin de la regarder. J’ai toujours besoin de la regarder.

J’aime la voir dans mon lit.

J’aime qu’elle fasse partie de mon univers.

Je repousse une boucle auburn de son front. Elle ouvre ses grands yeux verts et me sourit tout en déboutonnant mon jean. Sa main m’entoure et je soupire contre ses lèvres entrouvertes. Je dépose des baisers sur sa tempe, sa joue, le coin de sa bouche… Elle resserre ses doigts sur moi et je pose le front contre son épaule en laissant mes paupières se fermer, un réflexe, en savourant les sensations qu’elle déclenche.

Elle s’écarte doucement, provoquant en moi un manque irrationnel. Elle me repousse un peu et se faufile hors du lit. Elle fouille dans son sac de cours. Je l’attends, allongé sur le dos. Elle revient et dépose quelque chose dans ma main. Je regarde.

– Tu es sûre ?

Elle hoche la tête en souriant. Je l’attire plus près et l’embrasse. Nous nous déshabillons sans un mot, la musique continue de déverser ses notes dans ma chambre. Je veux prendre mon temps.

Elle est mince, fragile, tellement fine qu’elle n’a jamais besoin d’enfermer ses petits seins dans un soutien-gorge. Et j’aime ça autant que ça me surprend chaque fois. Je sais qu’elle n’en porte jamais, mais le plaisir de cette découverte ne diminue jamais. Alors j’effleure sa poitrine, avec une certaine admiration. Je veux que ce soit parfait pour elle. Je caresse chaque partie de son corps avec mes doigts, mes lèvres, ma langue, mon souffle…

J’aime sa peau. Douce, rosée, délicate…

Je l’aime tant que c’en est parfois effrayant.

No Excuses démarre au moment où elle déroule le préservatif, un peu maladroitement. Ses gestes sont hésitants. L’imperfection de ses mouvements intensifie la sensation que j’ai d’être là où je dois être, précisément. Jamais je n’ai été aussi sûr que ma place était ici et maintenant. Elle me fixe, me sourit encore et je prends lentement sa virginité. Très lentement. Je veux apprécier chaque seconde de cet instant. Je veux effacer la légère crispation que je perçois sur son visage. Je veux qu’elle soupire, qu’elle sente qu’elle peut également me faire confiance. Je ne prends pas, elle n’offre pas… nous partageons.

Elle gémit. De plaisir, enfin.

Elle place ses mains sur ma nuque et me ramène à elle. Elle m’embrasse, je jouis, trop vite, trop fort, et elle me serre dans ses bras.

Je saisis cet instantané et le range à côté de tous ces fragments d’elle, de nous, qui donnent un sens à ma vie.

1

Neuf ans plus tard

Lise

– Lise ! Voldemort m’a dit que tu avais dû partir en urgence !

Je glisse mes écouteurs dans mes oreilles afin de pouvoir discuter avec Loïc tout en travaillant. Oui, je suis une femme, je suis polyvalente.

– Je suis chez Annabelle, elle a fait une mauvaise chute et s’est cassé le col du fémur. Je vais juste l’aider à s’installer chez elle, qu’elle prenne ses marques.

– Oh non… Tu l’embrasses de ma part.

– Bien sûr.

– Et ça va, toi ?

– Je gère, ne t’en fais pas.

– Non, je veux dire… Tu vas sûrement le croiser.

– Je préfère ne pas y penser.

Presque une décennie hors de sa vie et ça y est, j’y suis. À quelques pas de peut-être le revoir. Quelles sont effectivement les probabilités de nous croiser ? Compte tenu du fait que ses parents vivent de l’autre côté du palier d’Annabelle, elles sont plutôt élevées. Je n’ai jamais été très douée en mathématiques, mais les statistiques ne jouent pas en ma faveur.

Lorsque j’ai su que je devais venir retrouver mon amie, qui est aussi ma grand-mère de substitution, j’ai immédiatement pensé à Ange. J’ai l’impression de revenir sur les lieux du crime… Ça ferait un médiocre scénario de téléfilm de l’après-midi : elle quitte son petit ami follement amoureux d’elle, part à l’aventure des centaines de kilomètres plus loin, réalise qu’elle l’aime toujours, passe à côté de sa vie et revient environ dix ans plus tard, pas pour lui, mais est toujours amoureuse. Ah oui… c’est douloureux de résumer ma vie en une phrase, mais tellement conforme à la réalité que je pourrais sûrement écrire un mauvais guide. Comment piétiner son propre cœur pour les nuls.

– Tu parles de lui tous les jours depuis qu’on se connaît et là tu vas réussir à ne pas y penser ?

J’ignore le sarcasme dans sa voix. Il est en train d’anéantir mon plan qui était pourtant parfait et consistait à faire l’autruche.

– Il ne vit plus chez ses parents, il y a donc peu de risque que je le rencontre.

– Oui, mais si ça arrive, tu m’appelles immédiatement.

– Pourquoi ?

– Je peux gérer tes crises de panique à distance.

– Très drôle.

– Tu as besoin que je reprenne un article ? Quelque chose ? Dis-moi ce que je peux faire.

– Non, tu es gentil, mais ça ira. J’ai amené de quoi travailler. Elle m’appelle, je te laisse. Sois sage, je te fais signe demain.

Je raccroche et sauvegarde mon fichier avant de retrouver ma plus vieille amie dans sa chambre. Vieille parce que nous nous connaissons depuis toujours ou presque. Et puis bon, vieille aussi car elle accuse quatre-vingt-trois printemps. J’essaie de ne pas montrer mon choc de la voir toute frêle dans ce grand lit médicalisé au milieu de sa chambre si élégante.

– Ah, Mademoiselle, pourriez-vous tourner le verrou, s’il vous plaît ? Mon amie va me rendre visite et j’ai peur qu’elle ne puisse pas entrer, elle ne possède que la clef du bas.

– Quelle amie ?

– Lise, elle revient dans le Sud exprès pour me voir, elle est adorable… Elle a posé des congés afin de pouvoir s’occuper de moi, je ne sais pas ce que je ferais sans elle.

Il me faut quelques secondes avant de réaliser qu’Annabelle n’est pas en train de plaisanter et qu’elle parle de moi, sans avoir conscience que je suis avec elle, dans la pièce.

– Annabelle, je suis déjà là.

Ses yeux semblent faire le point, comme si elle avait regardé dans le vague jusqu’à maintenant et qu’elle prenait conscience de l’instant présent. Je vois ses lèvres trembler et je m’approche pour la rassurer.

– Tout va bien, je suis là et l’infirmier va bientôt arriver.

– Le verrou…

Elle bredouille en s’agitant. Je ne l’ai jamais vue comme ça.

– Je vais l’ouvrir, rassure-toi.

– Lise doit venir et… je…

– Je suis Lise, tu te souviens ? Je suis arrivée hier et nous sommes rentrées tout à l’heure de l’hôpital. Maintenant l’infirmier va venir pour vérifier tes pansements.

Elle hoche la tête, je constate cependant qu’elle est toujours confuse. Au moins autant que moi, même si j’essaie d’avoir l’air sûre de moi pour ne pas l’affoler encore plus.

– Il faut ouvrir le verrou, elle pourrait repartir sans me voir, elle n’a pas la clef du haut…

– Je m’en occupe, tout ira bien.

Je lui tapote la main et me rends dans l’entrée. J’ouvre la porte et m’échappe un instant sur le palier. Je referme doucement pour qu’elle ne m’entende pas, m’adosse au mur et pose la main sur ma bouche. Je sens les larmes rouler sur mes joues avant que le premier sanglot ne se manifeste.

Elle ne m’a pas reconnue.

Elle ne sait pas qui je suis.

J’ai une boule dans la gorge qui m’empêche de respirer correctement. Je sais que je ne dois pas me laisser aller, mais elle ne m’a pas reconnue ! Nous nous connaissons depuis que j’ai quatorze ans et elle n’a aucune idée de qui je suis ! Je ferme les yeux pour retenir mes larmes plus facilement, il ne faut pas qu’elle me voie dans cet état. Quand j’estime être calmée, je me redresse et je l’aperçois, juste là.

Ange

Elle pleure.

J’aurais dû me douter qu’elle serait avec Annabelle.

Non, je n’aurais pas pu.

Elle n’est pas revenue depuis… depuis qu’elle est partie. Tout mon corps la reconnaît et je déteste l’effet que sa simple présence a sur moi.

J’ai déjà guéri d’elle.

C’est ce que je pensais, c’est ce que je voulais. Ce que je voudrais.

Je suis sûr que mon cœur vient de sauter un battement, ou plusieurs. J’ai le réflexe de tendre la main, de la rassurer, et je me souviens qu’elle n’est plus à moi. Et que je ne suis plus rien pour elle. Je serre les dents et les poings lorsque toute cette souffrance revient me rappeler pourquoi nous sommes deux étrangers, à présent.

Elle relève la tête. Ses yeux sont un peu gonflés. Elle n’a pas changé.

Son éternel jean, ses Dr. Martins, son t-shirt de Kiss coupé au col qui retombe sur une épaule. Son corps est toujours aussi mince, un physique à la Vanessa Paradis. Féminine et fragile autant que forte et dynamique. Ses cheveux sont attachés à la va-vite et plusieurs grosses boucles roux foncé s’échappent de tous les côtés, entourant son visage constellé de larmes.

Ses grands iris verts me fixent sans ciller.

Elle est toujours elle

Juste un peu plus femme.

Juste un peu moins celle que j’ai aimée.

Lise

Tout en sachant que ça arriverait, je ne me suis pas réellement préparée à le voir. C’est juste que, là, il est devant chez Annabelle. Impossible de faire comme si je n’avais pas remarqué sa présence. Je reste bloquée un instant à l’observer. Mon souffle reste quelques secondes coincé dans ma gorge, c’est trop surréaliste. J’ai rêvé de ce moment tellement souvent que je ne parviens pas à me dire qu’il est vraiment là. Je sens de petits frissons remonter le long de ma colonne, le crépitement de l’anticipation au creux de mon ventre leur faisant écho. La peur, aussi, je n’ai jamais été aussi impressionnée par quelqu’un qu’en cet instant.

Il a tellement changé et en même temps… c’est tellement lui, aussi. Il porte ses cheveux blonds et longs, c’est nouveau. Ça lui donne un petit côté rebelle, qu’il a toujours eu, en fait. J’aimais son allure, alors. Je l’adore, aujourd’hui. Il les a attachés en demi-queue, dégageant son visage fin et à la fois si masculin. La barbe, c’est définitivement nouveau et ça me rappelle à quel point les années ont passé. Plus qu’une ombre naissante sur ses joues, elle n’est pas non plus trop longue à mon goût. Comme si mon goût avait son mot à dire… Ses yeux bleus ressortent d’autant plus, mais ils n’ont plus la douceur que je leur connaissais. J’y vois le reflet de ma culpabilité, celle qui est devenue ma meilleure amie il y a presque dix ans. Il a toujours son look un peu surfeur, un peu skateur. Excepté que j’ai quitté un garçon et que je retrouve un homme. Un homme qui ne semble pas ravi de me faire face.

Je ne l’ai pas revu depuis des années. Et cette question revient encore une fois : pourquoi suis-je partie ? Oui, j’ai opté pour la solution « raisonnable », j’ai fait passer mon avenir professionnel avant nous. C’était ce qui semblait le plus logique à faire. Dans ce cas, pourquoi ai-je regretté cette décision chaque fois que j’y pense ?

J’essuie rapidement mes larmes et me redresse. La dernière fois que je me suis montrée vulnérable comme ça devant lui, il s’inquiétait pour moi et je comptais pour lui. Je dois me faire violence et me rappeler que ce temps appartient au passé. J’avais imaginé nos retrouvailles de tellement de façons différentes ; aucune ne se déroulait ainsi. Je n’aime définitivement pas la manière dont il me fixe. C’est la première fois en presque dix ans que nous nous rencontrons et j’ai l’impression que plusieurs décennies supplémentaires n’auraient pas été de trop. Il s’approche de moi et m’adresse un simple signe de tête, froid et impersonnel. C’est ridicule. Je lui ouvre en évitant soigneusement de le toucher, je le sens tellement hostile… Il a toutes les raisons de l’être, je le sais. Ça n’en est pas moins douloureux. Je n’ai pas le droit de ressentir cela, c’est moi qui suis partie. Alors je tente de reprendre contenance :

– Tu es l’infirmier ?

Au temps pour la contenance. C’est l’intention qui compte…

Il me regarde et hausse un sourcil. Je n’ai pas eu affaire à un infirmier à domicile avant. Je pensais qu’ils débarquaient en blouse et sabots. Dans les hôpitaux, il n’y a rien de moins glamour qu’une infirmière ou un infirmier. La tenue est moche et informe. Dans le privé, ce n’est visiblement pas le cas. J’ignorais qu’un infirmier pouvait être sexy. J’essaie de ne pas trop m’attarder sur cette pensée. Son apparition a cependant le mérite de me détourner de la déprime qui menaçait avant son arrivée. En plus, je trouve ma question légitime, même si je me prends un vent magistral en guise de réponse.

Je le précède et le minuscule trajet entre l’entrée et la chambre d’Annabelle suffit à me mettre encore plus mal à l’aise. Après le coup que je lui ai fait, je ne suis pas très rassurée qu’il marche derrière moi. Non pas qu’il serait capable de me faire une prise ninja pour m’éliminer silencieusement dans ce petit couloir. Quoique… On ne peut jamais jurer de rien, surtout que je ne le connais plus… Peut-être qu’il est en train de fomenter un coup pour me faire payer ce que je lui ai fait endurer.

Il s’approche du lit et se penche un peu vers Annabelle :

– Madame Laval, heureuse d’être rentrée chez vous ?

Entendre à nouveau sa voix me projette dans le passé. Le contraste entre le ton qu’il emploie pour lui parler et le regard froid auquel j’ai eu droit me confirme qu’il n’est pas enchanté de me revoir. Il n’est probablement pas mon fan number one, mais si ça peut le rassurer, je lui avouerai, un jour, que je ne m’apprécie pas des masses. Vivre avec la culpabilité de ses actes, même s’il n’y a pas mort d’homme, même si ce n’est pas la fin du monde, ça pèse. Savoir que je l’ai fait souffrir m’a perturbée des années durant et je n’avais pas réalisé à quel point ce fardeau était lourd, jusqu’à maintenant. Jusqu’à ce qu’il soit devant moi.

Je souris à Annabelle et sors discrètement. En me cognant contre le guéridon. Je n’ai jamais bien géré la nervosité. Je bredouille des excuses et me réfugie au salon. Je m’occupe comme je peux en allant sur ma boîte mail, l’objectif étant de ne pas penser à Ange, qui se trouve dans le même appartement que moi. Je n’appelle pas Loïc, pas question de lui raconter ces retrouvailles désastreuses. À tous les coups, il aurait un plan complètement foireux à me proposer. Il m’entend évoquer Ange depuis tellement longtemps qu’il ferait n’importe quoi pour ne plus avoir à supporter mes regrets. Et moi aussi, pour être honnête.

– Il me faudrait les ordonnances.

Je sursaute. J’ai si bien réussi à m’absorber dans mon travail que je ne l’ai pas entendu arriver. Je me lève d’un bond et cherche dans mon sac les papiers qu’on m’a donnés à l’hôpital. Je les lui tends à bout de bras, histoire de maintenir une distance de sécurité. Il ne masque absolument pas son animosité lorsqu’il s’en saisit brutalement, et quelque chose me dit que ça lui demande un contrôle intense pour ne pas perdre son sang-froid. Pourtant, il n’est pas violent de nature. Il ne l’était pas, en tout cas. Si ma simple présence le pousse à l’être, ce n’est pas bon signe. Il m’en veut, bien sûr. Je ne suis pas étonnée. Juste prise de court, je n’ai pas eu le temps de me préparer psychologiquement à ces pseudo-retrouvailles.

C’est complètement faux. Bien sûr que j’ai eu le temps. Mais être là, près de lui, ce n’est pas du tout la même chose que l’imaginer. Je le regarde me tourner le dos, ses épaules bien droites, trop tendues, et je me souviens que c’est moi qui lui ai tourné le dos…

Il s’installe à la grande table de la salle à manger et parcourt les feuilles des yeux. À présent, il se comporte comme si nous ne nous connaissions pas. Il m’ignore, même. Et encore, je suis persuadée qu’il serait bien plus poli avec une totale inconnue.

Peut-on dire qu’on connaît toujours quelqu’un après tant de temps écoulé sans aucun contact ? Non, c’est ce que je dois être pour lui : une inconnue. J’aimerais que ce constat ne me touche pas, mais ce n’est pas le cas. J’aimerais qu’il me sourie, chaleureusement, qu’il me dise à quel point il est heureux de me revoir. Que ça serait vraiment super qu’on aille boire un verre, pour parler de tout ce temps passé loin l’un de l’autre. Oui, parfois je vis ma vie en technicolor, comme si j’étais sous acide et que tout était merveilleux.

– Je demanderai à un collègue de venir, demain.

Je dois être la seule en train de triper et je ne peux vraiment pas le blâmer pour ça. J’ai beau avoir donné tous les mois à des associations de chatons sans moustaches pour soulager ma conscience, les faits restent les faits et je n’en suis pas moins responsable de mes actes. Heureusement que c’est déductible des impôts.

– Je peux m’absenter le temps de ta visite. Annabelle sera rassurée que ce soit quelqu’un de familier qui vienne s’occuper d’elle. Toi, elle sait qui tu es, tu la connais depuis toujours. J’irai faire un tour ou je resterai dans ma chambre. Ou dans la cuisine. Il y a le balcon, aussi. Et je vais arrêter de parler parce que je suis sûre que tu as d’autres patients à retrouver.

Sans lui laisser le temps d’en placer une, je vais à la porte d’entrée, l’ouvre et m’efface, les yeux au sol. Je le sens approcher, il marque une pause et sort. Je pousse un soupir de soulagement peu distingué lorsque je referme enfin.

La vache ! La tension disparaît de l’atmosphère, je respire enfin.

Qu’est-ce que je m’étais imaginé ? Que je pouvais revenir dans le coin et ne croiser personne ? La dernière fois que je lui ai parlé, c’était pour lui dire « Hé, je sais bien que tu avais des projets, mais vu que j’ai été prise dans cette super école à plusieurs centaines de kilomètres, je propose qu’on se sépare et comme ça, chacun fait sa vie. En plus, on est jeunes, hein, on a plein de choses à découvrir. Deal ? » D’accord, je ne lui ai peut-être pas dit ça comme ça… je pense cependant que l’effet aurait été le même si ça avait été le cas.

– Lise…

Je retrouve Annabelle dans sa chambre.

– Tout va bien ?

Elle me sourit, elle a l’air bien plus alerte que tout à l’heure et hoche la tête avant de lancer l’offensive :

– C’était Ange, tu l’as vu ?

Elle me demande ça avec ce qui me semble être de l’espoir dans la voix. Je suis en terrain glissant. Elle m’a toujours soutenue dans mes choix, inconditionnellement. Ce qui ne l’a pas empêchée de me signaler lorsqu’elle était en désaccord.

– Oui, j’ai vu.

– Je suis contente que ce soit lui qui s’occupe de moi. Comme ils sont plusieurs associés, je n’étais pas sûre que ce serait lui qui viendrait.

Elle savait qu’il risquait de se pointer et elle n’a pas jugé bon de me prévenir. Dommage, ça aurait été pas mal, histoire que je puisse me préparer un minimum et avoir l’air moins ahurie.

– Ça tombe bien, alors.

J’essaie vraiment d’adopter le ton détendu de la conversation anodine. Je pense que je suis loin de la réussite quand je remarque qu’Annabelle me fixe sans plus rien dire.

– Vous avez discuté, lui et toi ? me demande-t-elle enfin en scrutant ma réaction.

– Très peu.

Si on peut appeler ça parler…

– C’est pratique pour lui de venir faire mes soins. Il peut rendre visite à ses parents. Il doit être chez eux, d’ailleurs, il m’a dit qu’il y ferait un saut.

Je ne sais pas pourquoi elle me raconte tout ça. Je la laisse parler.

– Il me semble que tu lui dois des excuses.

Peut-être que j’aurais mieux fait de l’interrompre, tout compte fait. J’étais persuadée qu’Annabelle était l’une des rares personnes qui prendrait mon parti. Je sais qu’elle désapprouve mon départ initial, mais elle est comme une grand-mère pour moi. Elle me connaît depuis mes quatorze ans et… oui, elle connaît aussi Ange depuis longtemps. Mais j’étais sa demoiselle de compagnie, son amie, comme sa petite-fille.

J’avais rencontré Annabelle au supermarché avec ma mère. Nous étions devant le rayon fruits et légumes et je devais choisir un melon sans aucune idée de la meilleure façon de le faire. Annabelle m’avait patiemment expliqué que l’odeur, la souplesse du chapeau et de la tige aidaient à savoir s’il était mûr ou pas. Ma mère nous avait trouvées en train de discuter, ça faisait bien dix minutes que nous parlions de tous les signes auxquels on reconnaît un bon fruit. Annabelle s’était présentée et lui avait donné son numéro de téléphone en nous expliquant qu’elle avait aimé parler avec moi et qu’elle cherchait justement une jeune fille de compagnie. J’allais pouvoir gagner de l’argent à quatorze ans, je me sentais tellement importante, sur le moment. Bien sûr, nous sommes devenues amies et je n’ai jamais voulu être payée, j’allais chez elle pour boire ses paroles. Elle me racontait sa vie, son passé, ce qui était pour moi des aventures. Et elle est devenue un membre de ma famille aussi important que les autres.

Les grands-mères, ça prend la défense de leurs petits-enfants, non ? Ce n’est visiblement pas toujours le cas. Je refuse de discuter de ça avec elle, ni avec qui que ce soit, d’ailleurs.

– Je pense qu’il y a prescription. Maintenant, repose-toi encore un peu, je vais préparer le dîner. Je te fais de la soupe ?

Elle ne répond pas, alors je prends son silence pour un « oui » et m’échappe. Cette fois, j’évite le palier, où je risquerais à nouveau de croiser Ange s’il n’est pas encore parti de chez ses parents. Je sors sur le balcon et m’accoude sur la rambarde. Je pleure, je ne retiens pas mes larmes. On va dire que je me laisse ce petit moment de faiblesse et qu’ensuite je me ressaisis. Si mon boss me voyait, j’imagine qu’il me dirait : « Monroe ! Quand tu auras fini de chialer, tu bougeras ton cul, je ne te paye pas à rien foutre ! » En même temps, je ne lui ai jamais donné l’occasion de me voir pleurer. Instinct de préservation, Darwin, tout ça…

Ici, rien n’a changé. Les balcons se touchent tous, il n’y a pas d’intimité dans cet immeuble et si l’appartement d’Annabelle est un peu préservé, c’est uniquement parce qu’il est en bout de bâtiment. Personne à gauche. À droite, une petite barrière agrémentée de lambris me sépare du balcon des parents d’Ange. Je me souviens des soirées qu’on passait ici, Annabelle et moi, à discuter avec Ange et sa famille juste à côté. Avant, cette proximité m’arrangeait. Aujourd’hui, elle me perturbe. Annabelle aurait pu depuis longtemps faire comme la plupart des propriétaires et installer une paroi divisant totalement les deux balcons. Elle n’a jamais dû éprouver le besoin de s’isoler d’eux, et c’est réciproque, il semblerait. Combien de fois nous sommes-nous retrouvés, Ange et moi, pour nous embrasser, cette petite séparation entre nous, avant de nous coucher ? – Pourquoi tu pleures ?


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